Nouvelles de l'AQPM

Protéger la production québécoise indépendante en la finançant davantage

Photo: Le Lien MULTIMÉDIA / Qui fait Quoi (MBT)

L’Association québécoise des producteurs médiatiques (AQPM) fête cette année ses 55 ans. Fondée par un regroupement de producteurs en 1966, elle s’incorpore en 1971. Mais quelle drôle d’année pour célébrer ces cinq décennies et demie ! Il y a un peu plus d’un an, toute la production s’est trouvée à l’arrêt alors qu’une pandémie s’abattait sur le monde. Rapidement, pourtant, les producteurs ont réagi et ont trouvé des moyens de continuer à faire tourner le secteur. Qui fait Quoi en a discuté avec Hélène Messier, présidente-directrice générale de l’association depuis octobre 2015.

Lorsque le Québec s’est retrouvé confiné, le 12 mars 2020, l’industrie de la production indépendante québécoise se portait bien. Le volume de production en Web, en cinéma et en télévision de l’année précédente s’était élevé à 875 millions $, l’équivalent de 16 000 emplois à temps plein. « L’industrie était en bonne santé et surtout très optimiste, se souvient Hélène Messier. Le budget provincial avait été déposé deux jours plus tôt et 41 millions $ avaient été ajoutés au budget de la SODEC. Aussi, pour la première fois, une aide directe de 15 millions $ avait été accordée pour la production télévisuelle, nous avions réussi à convaincre le gouvernement du Québec de soutenir le secteur. Le 10 mars, on était tous très heureux. »

Deux jours plus tard, l’incertitude s’installait... Pendant plusieurs mois, les tournages ont été suspendus. L’AQPM a travaillé d’arrache-pied, avec l’ensemble de l’industrie, à la création d’un guide de travail. Rapidement, la SODEC a mis en place une aide temporaire pour pallier les assurances et les coûts supplémentaires dus aux mesures sanitaires. « On a enregistré une baisse de production en long métrage, mais, heureusement, la SODEC a compensé en partie ou en totalité, explique la PDG de l’AQPM. Dans ce sens, le budget de mars s’est avéré providentiel. »

Si plusieurs productions ont été reportées, ce sont les coproductions avec l’étranger qui ont le plus écopé. Déjà, les déplacements entre zones au Canada n’étaient pas évidents, ceux hors du pays étaient quasiment impossibles. Les télédiffuseurs ont mis en place différentes stratégies. Ainsi, TVA a misé sur les variétés alors que Radio-Canada s’est tourné vers le tournage de séries. On ne saura qu’à la fin de l’année comment la pandémie a eu un effet sur la répartition des genres. « Les producteurs se sont toutefois montrés débrouillards, estime Hélène Messier. On va sûrement voir une baisse de volume qui représentait déjà 25 % en décembre dernier. Mais les producteurs ont été extrêmement déterminés à reprendre les activités. Ils se sont montrés très imaginatifs et ont, malgré la situation unique, tourné avec d’importantes contraintes. »

Et, surtout, les membres de l’AQPM ont fait montre de beaucoup de solidarité. Ceux qui on repris rapidement leurs activités, comme Joanne Forgues, Guillaume Lespérance ou encore Alexis Durand-Brault, ont imaginé des solutions et les ont partagées avec leurs collègues. « C’était très rassurant à voir, note Hélène Messier. Ils voulaient s’en sortir collectivement. Les producteurs ont aussi senti le poids de bien faire les choses pour ne pas que les plateaux recommencent à fermer. Ils ont investi davantage quand l’aide financière n’arrivait pas à combler les manques. Ils ont fait le bon calcul en faisant travailler les techniciens, les comédiens, les réalisateurs. Sans compter que les Québécois se sont beaucoup trouvés devant le petit écran, la télé ayant enregistré ses meilleures cotes d’écoute, surtout en jeunesse. Sans oublier les appels à la consommation locale qui y est sans doute pour quelque chose. »

Cette reprise sans doute rapide des activités, couplée avec la solidarité, démontre que le secteur est sain et qu’il a acquis une belle maturité au cours des dernières décennies. Le défi reste pour les années à venir de conserver sa place et d’accueillir les nouveaux joueurs. Et pour Hélène Messier, il faut à tout prix que le financement s’élargisse. Le secteur a atteint un plateau, mais l’industrie doit attirer de nouveaux talents et se montrer plus inclusive. « Je crois que cela passe par l’exportation et l’intégration de nouveaux acteurs numériques, qu’ils soient canadiens ou étrangers, dit-elle. On voit arriver beaucoup de nouveaux créateurs et entreprises qui possèdent beaucoup de talent, il faut les intégrer sans rompre l’équilibre. » L’AQPM poursuit son dialogue avec la Santé publique pour voir comment alléger les contraintes au fil des prochaines semaines et des prochains mois. Hélène Messier ne voit cependant pas un retour à la normale avant l’automne, voire Noël.

Encore et toujours, les budgets demeurent restreints en ce qui a trait à la production de contenu en langue française. Les producteurs doivent toujours faire plus et mieux avec les mêmes budgets ou des budgets moindres. L’AQPM continue de talonner Téléfilm Canada et le Fonds des médias du Canada pour leur faire comprendre que pour la croissance de l’industrie et l’accueil de nouveaux joueurs, il faut produire des contenus compétitifs pour garder l’auditoire national, mais aussi pour les plateformes de diffusion en continu. « Si on veut retenir nos auditoires, mais aussi nous assurer de nouveaux auditoires, les budgets doivent être plus compétitifs qu’ils ne le sont actuellement », affirme Hélène Messier.

D’ailleurs, la présidente-directrice générale de l’AQPM se dit soulagée que, dans le cadre du budget 2021-2022, le gouvernement du Québec ait injecté 28,9 millions $ destinés au programme d’aide temporaire au secteur de l’audiovisuel administré par la SODEC, ainsi que de l’ajout de 5 millions $ au budget de Télé-Québec. Selon la SODEC, les producteurs ont réussi à rattraper le retard de l’année 2020. « En 9 mois, ils ont complété 12 mois de production, évidemment pas nécessairement répartie dans tous les secteurs », note-t-elle.

Comment expliquer que les producteurs québécois de fiction travaillent avec 500 000 $ l’heure alors que leurs contreparties canadiennes ont des enveloppes de 2 millions $ pour le même type de projet ? Il faut, évidemment, comprendre l’environnement : Téléfilm et le FMC prévoient que deux tiers des enveloppes vont à la production anglophone. « On part avec deux fois moins d’argent et on produit deux fois plus, précise-t-elle. C’est la stratégie adoptée au Québec : occuper les écrans. Cela nous a permis de créer un star-système et d’ouvrir la porte à davantage de créateurs et d’offrir aux jeunes réalisateurs et comédiens d’expérimenter. Cela a été une formule gagnante, mais il ne faut pas que les ressources se trouvent saupoudrées. » Les enjeux de financement préoccupent énormément la PDG de l’AQPM. Il faut énormément d’efforts pour aller chercher du financement tant au fédéral qu’au provincial.

En fait, le gouvernement fédéral joue un rôle clé et la modification de la loi sur la radiodiffusion va avoir un impact important. Les diffuseurs démontrent une volonté d’alléger leurs obligations réglementaires. Hélène Messier dit se trouver entre l’inquiétude et l’espoir. Si le projet de loi C-10 ne crée pas plus de richesse et entraîne moins de contributions de la part des diffuseurs, il sera impossible de continuer comme à l’heure actuelle. Mais, au moment d’écrire ces lignes, on ne sait toujours pas si le projet de loi va passer avant la relâche parlementaire ou des élections.

Toutefois, les directives que le gouvernement canadien a données au CRTC n’augurent rien de bon et l’AQPM est extrêmement déçue qu’elles ne mentionnent pas d’ajouter des ressources pour le contenu canadien et qu’elles aillent plutôt vers un assouplissement des règles pour les diffuseurs. Déjà, les stations de radio ont demandé de baisser les quotas. Radio-Canada a également demandé moins d’obligations, ce à quoi s’oppose l’association. « La télévision doit rester accessible à tous les Canadiens, partout, lance Hélène Messier. Les consommateurs sont toujours là aux grands rendez-vous télé. Je trouve inquiétant que l’intégration de nouveaux joueurs, qu’ils soient canadiens ou étrangers dans l’écosystème, ayant des modèles d’affaires qui excluent les producteurs indépendants et qui leur permettent de s’approprier la propriété intellectuelle. L’industrie peut être fragilisée si les producteurs indépendants ne trouvent pas leur place. »

L’industrie de la production médiatique a pris des décennies à se construire : va-t-on la mettre en péril en accueillant de nouveaux joueurs ? Il ne faut pas remettre en question ce qui constitue du contenu canadien, comme tentent de le faire certains. Et toutes ces questions ne vont pas se régler en un an dans une industrie qui a besoin de prévisibilité. Un autre élément qui suscite de l’inquiétude auprès de membres de l’AQPM demeure la question de l’encadrement des relations contractuelles avec les diffuseurs et les plateformes de diffusion en continu qui devrait revenir au CRTC. « Il demeure toujours difficile d’établir un rapport satisfaisant avec eux et cela sera encore plus difficile avec les plateformes étrangères, souligne Hélène Messier. Cela découle directement du manque d’argent. »

De plus en plus, les diffuseurs, en manque de financement, cherchent des retours sur toutes les exploitations des oeuvres qui étaient l’apanage des producteurs. Ceux-ci investissent deux ans plus tôt tous leurs crédits d’impôt dans la structure financière. C’est probablement le seul secteur qui agit ainsi. Ils versent aussi une partie de leur cachet et de leur salaire dans les productions futures, ce qui leur laisse une marge de manoeuvre extrêmement réduite. « Avant, ils pouvaient compter sur les ventes de cassettes et sur les marchés internationaux, rappelle la PDG de l’AQPM. Les cassettes n’existent plus et les diffuseurs veulent des revenus sur les ventes internationales. On pourrait réfléchir à du partage de revenus, comme cela se fait déjà en France et au Royaume-Uni. »

Les membres de l’AQPM ont pris conscience de l’importance de l’inclusion dans l’industrie, devant et derrière la caméra. Grande consommatrice de produits québécois sur le grand et le petit écran, Hélène Messier voit déjà des changements, mais reconnaît qu’il faut en faire davantage. L’association a d’ailleurs mis sur pied un comité sur l’inclusion qui s’est réuni à plusieurs reprises. Mais, encore là, il faut davantage de financement, avance Hélène Messier. Plusieurs producteurs ont souligné les besoins en formation et en main-d’oeuvre. L’AQPM veut aussi formaliser ses discussions avec les syndicats pour voir collectivement ce qu’il faut faire. Peut-être que ces formations peuvent passer par L’inis, dont Hélène Messier est vice-présidente ?

Chose certaine, les membres de l’AQPM montrent leur désir de favoriser le dialogue entre les maisons de production émergentes et plus établies. « Actuellement, on voit beaucoup de travail qui se fait en silo et c’est une bonne chose, note la PDG. Il faut écouter les producteurs autochtones et racisés qui ont des histoires à raconter, mais un meilleur métissage des cultures serait bénéfique. Pour le moment, le FMC et Téléfilm mettent en place des programmes spécifiques pour ces communautés. Mais, il est important de bâtir un dialogue et une compréhension mutuelle. » Elle avance l’idée de coproduction entre des maisons de productions émergentes et établies, pour que chacune apprenne de l’autre.

On le sait, Québec prépare une révision de la Loi sur le statut professionnel et les conditions d’engagement des artistes de la scène, du disque et du cinéma, mieux connu sous le nom de Loi sur le statut de l’artiste. L’AQPM a déjà signé des ententes avec toutes les associations, le secteur est donc déjà très encadré, entre autres sur le sujet des coordonnateurs d’intimité.

En matière de propriété intellectuelle, les grandes plateformes n’ont pas de modèles de partage avec les producteurs indépendants. Or, ce sont eux qui s’assurent de la diversité dans la production de différents genres, dont la fiction. Ce sont aussi eux qui font toute la place aux diversités. Or, on assiste, dans le reste du Canada, à une baisse de production de contenu canadien. Il n’était que de 35 % l’année dernière et devrait se chiffrer à 31 % cette année. Au Québec, le volume de contenu canadien est de 42 %, le reste représentant de la production de services. « La production indépendante qui garantit la diversité et recourt aux ressources créatives canadiennes est en train de s’amenuiser. Si cela continue, on va s’appauvrir collectivement, on va affaiblir la culture, la langue et l’identité. Ce sera du rôle de l’AQPM d’empêcher cela dans les prochains mois, les prochaines années », conclut Hélène Messier.

Article rédigé par Sophie Bernard et publié dans le Qui fait quoi no 407 (mai 2021).

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